La Ville de Genève, conjointement avec le Canton, a mandaté l’une des meilleures avocates du droit de l’environnement de l’Hexagone pour adopter une approche plus offensive contre le nucléaire et attenter des actions en justice. Une démarche qui aboutit aujourd’hui à une plainte pour mise en danger délibérée et pollution des eaux à l’encontre de la centrale française du Bugey, dans l’Ain.
Mais quelle est la situation énergétique en Suisse ? Le pays joue-t-il les hypocrites ou a-t-il balayé devant sa porte ?

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Le combat judiciaire genevois contre le nucléaire n’est pas récent. Ville et République de Genève ont adopté une attitude résolument anti-nucléaire depuis des décennies et l’initiative populaire de 1986 qui proposait un programme de développement des énergies renouvelables a été renforcé par un ancrage constitutionnel en 2012.
« L’article 169 de la Constitution genevoise dit que “les autorités cantonales s’opposent par tous les moyens à leur disposition, dans la limite de leurs compétences, aux installations de centrales nucléaires, de dépôt de déchets radioactifs et d’usines de retraitement sur son territoire et au voisinage du Canton” », explique Antonio Hodgers, Conseiller d’Etat en charge de l’énergie.
Et c’est bien cette notion de voisinage qui a motivé un dépôt de plainte pénale avec en ligne de mire une centrale française située à 70km. Et le mandataire est un allié de renom : Corinne Lepage, ancienne ministre française.

Au Bugey, la centrale visée est en service depuis plus de 40 ans et produit 5% de l’électricité française. Mais déjà épinglée par l’Autorité de sûreté nucléaire, l’installation inquiète nos voisins helvètes par ses incidents répétés. « La technologie nucléaire vieillissante qui nous entoure est un risque majeur pour notre population (500 000 habitants ndlr) qui, en cas d’accident, serait touchée puisque nous serions dans la zone d’évacuation », insiste Antonio Hodgers. Et d’ajouter : « La radioactivité ne s’arrête pas aux frontières ». En filigrane : la polémique du “nuage” de Tchernobyl.

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Un pays à forte dépendance énergétique mais qui mise sur le renouvelable

« Nous nous engageons avec toute notre force dans une bataille politique et juridique de plus grande ampleur pour faire fermer le Bugey », martèle Esther Alder, maire de Genève.

Mais quid de l’approvisionnement en énergie ? Si le taux d’indépendance énergétique français est aujourd’hui de 50%, c’est grâce à la production de près de 80% de son électricité avec 58 réacteurs nucléaires. Alors que la Suisse, elle, est dépendante à 78% de l’étranger pour son approvisionnement en énergie primaire quand 37% de sa production énergétique passe par du nucléaire.

Pourtant, il serait schizophrène de se battre contre des centrales nucléaires et continuer d’importer des électrons d’énergie atomique. Le Conseiller d’Etat genevois l’admet : « Vouloir sortir du nucléaire serait une hypocrisie sans des efforts pour constituer une alternative énergétique. C’est pour cela que Genève, depuis des décennies déjà, n’importe plus de courant issu du nucléaire. »

Plus aucune trace d’uranium dans le paquet d’approvisionnement des SIG, l’entreprise publique d’électricité, donc. Mais mieux, l’élu annonce que, dès 2017, la cité de Calvin aura atteint une distribution « 100% renouvelable ».

Pour le Conseiller d’Etat, Genève devient la preuve que « s’il y a une vraie volonté politique, on peut se passer du nucléaire ».

La Suisse sortira du nucléaire

Car au lendemain de la catastrophe de Fukushima, tant le Conseil fédéral que le Parlement se sont accordés sur le principe d’abandonner l’atome, l’inscrivant dans une “stratégie énergétique 2050” pour tout le pays. Le Parlement a ainsi interdit toute construction de nouvelles installations nucléaires et ce sont cinq centrales qui seront abandonnées, pour un coût de démantèlement –incertain– estimé à 20 milliards, gestion des déchets incluse : Beznau I et 2, Gösgen, Leibstadt et Mühleberg. Cette dernière, du même âge et de même pourcentage de production que celle du Bugey, fermera dès 2019.

Mais si les Verts veulent limiter à 45 ans la durée de vie des sites existants et arrêter la dernière centrale en 2029, le gouvernement suisse s’y oppose et le Conseil National préconise plutôt de laisser les installations fonctionner tant qu’elles sont « jugées sûres ». La commission de l’Environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie (CEATE) rejoint même le discours de Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, en évoquant une prorogation au-delà de 60 ans.

Mais il s’agit maintenant de définir comment et à quel rythme l’éolien, la géothermie, le photovoltaïque ou l’hydraulique prendront le pas et c’est au Conseil des Etats d’empoigner le sujet.

Dans cette perspective, les centrales hydroélectriques, qui représentent aujourd’hui 60% de la production, seraient largement encouragées, avec des coûts d’investissements couverts de 40 à 60%. À titre d’exemple, le seul complexe hydroélectrique francosuisse d’Emosson, près de Chamonix, permet, avec trois barrages et quatre centrales, de produire près de 3,5 millions kWh/an pour 51 000 l/s. Un seul litre d’eau peut ainsi générer de quoi éclairer une lampe de 40 W durant 5 minutes.

L’éolien, pour sa part, devrait représenter 10% de la production suisse en 2050, bien que les nombreux recours aient empêché de construire des hélices les deux dernières années.

L’enjeu est donc majeur pour la Suisse : trouver un équilibre pérenne en réduisant la consommation énergétique par personne de 16% entre 2000 et 2020 et en investissant dans des énergies autres que fossiles ou atomiques.

Le pays de la Réforme saura-t-il donner un nouvel exemple ?