Le peuple suisse était appelé aux urnes dimanche pour se prononcer sur quatre référendums. Parmi les initiatives soumises au vote, une proposition envisageait d’interdire les opérations financières spéculatives se rapportant à des matières premières agricoles et à des denrées alimentaires. Le non s’est imposé à 59,9%.

Avec un taux de participation d’environ 63%, les dernières votations fédérales suisses ont connu leur plus forte participation depuis 1992 lors du scrutin sur l’adhésion de la Suisse à l’Espace Economique Européen.

Quatre textes étaient soumis à l’avis du peuple : un sur la fiscalité des couples mariés, un autre sur le renvoi des étrangers criminels, une modification de la loi sur le transit routier dans les Alpes et enfin une demande pour interdire les paris en bourse sur les marchandises agricoles.

Longtemps relégué au second plan, ce débat contre la spéculation a pris de l’ampleur. Car en cherchant à interdire aux acteurs du marché (banques, assurances, fonds de placement) sis en Suisse d’investir dans des instruments financiers liés à des matières premières agricoles et engager la Confédération helvétique dans une lutte contre de telles opérations sur le plan international, un but fort se dessinait : oeuvrer contre les famines.

« Les deux crises alimentaires de 2008 et 2012 auraient pu être évitées car elles étaient une conséquence de la spéculation », martèle Muriel Waeger, vice-présidente des Jeunes socialistes suisses (JSS), à l’origine de cette question aussi technique que politique qui avait rassemblé quelque 140 000 signatures pour être déposée à la Chancellerie fédérale. L’initiative avait été rejetée au Parlement il y a un an, pour être présentée au peuple.

Une occasion de lutter contre la faim dans le monde ?

« C’est un certain type de spéculation que nous remettons en cause : le fait de revendre pour modifier artificiellement les prix sans avoir accès à la matière première », explique la jeune élue avec, à l’appui, une étude réalisée en 2010 par la Banque Mondiale établissant une relation entre les activités des fonds indiciels et le prix des denrées.

La Suisse est une place financière des plus importantes par où transite 50% de la spéculation sur le blé et 30% de la spéculation alimentaire mondiale. « Il fallait donc mettre un holà car si l’économie fonctionne, c’est avec des limites à ne pas dépasser ; C’est une question morale qui a toute sa place dans un pays qui a été le berceau des revendications humanistes. »

Force est de constater que le thème a touché de nombreuses personnes, bien au-delà du clivage droite-gauche. Fait rare, des organisations non politiques ont également pris position en faveur de l’initiative, à l’image de l’Armée du Salut ou Terre des Hommes.

« Même si c’était une bonne idée, qu’aurait pu faire la petite Suisse dans un marché international », s’interroge Aurélie, une habitante de Montreux. « Montrer l’exemple, renchérit le Fribourgeois Cédric, c’est surtout une question d’éthique. » Un avis que partage Samuel Bendahan, économiste et député socialiste au Grand conseil vaudois.

Une initiative d’une « naïveté déconcertante »

Mais ces restrictions auraient-elles pu avoir un impact et assouplir la situation de la faim dans certains pays ? Parmi les opposants, il est clair que l’effet n’aurait pas existé –du moins de manière durable– et certains jugent même ces moyens d’une « naïveté déconcertante ».

Pour Thomas Pletscher, membre de la direction de economiesuisse, Fédération des entreprises suisses (équivalent du Medef hexagonal), il s’agissait d’un « faux instrument » pour arriver à un but louable : « Des études montrent que la spéculation a un effet plutôt stabilisateur et que les variations de prix sont d’avantage une question de temps ou de facteurs qui influencent la production ». L’organisation qui représente les intérêts de l’économie dans le processus politique explique que l’effet majeur de la spéculation est d’agrandir le volume des transactions et ainsi alléger la sécurisation contre la variation des prix. En clair : plus il y a de participants à un marché, plus le processus fonctionne.

« L’initiative n’aurait eu que pour effet d’assister à une délocalisation des transactions de Genève vers Dubai ou Singapour, ajoute Thomas Pletscher, et même si la Suisse avait voulu initier une démarche, il n’est guère imaginable que les différentes places dans le monde ratifient ces règles douteuses. »

Hansjörg Walter, conseiller national de l’Union démocratique du centre (UDC), agriculteur et ancien président de l’Union suisse des paysans, estime lui aussi que ce n’était pas le bon instrument pour combattre la faim dans le monde. Selon lui, d’autres préoccupations priment, comme le savoir-faire technique, l’accès au marché ou la possibilité de se couvrir contre une mauvaise récolte.

Un avis que ne partage pas Charles Bernard Bolay, paysan à Grenolier et président du syndicat agricole Uniterre. « Le secteur agroalimentaire a aujourd’hui été envahi par des boursicoteurs qui ne savent absolument pas à quoi ressemble un épi de maïs ou une graine de soja », explique-t-il dans une lettre ouverte. D’après le cultivateur, vouloir fondre l’agriculture dans un modèle ultralibéral est hors-sujet. Et d’ajouter : « Pour nous paysans, il faut rappeler le bon sens : on ne joue pas avec la nourriture, ni dans l’assiette, ni en bourse ».

Faire pression sur le Conseil fédéral

Au final, ce sont quelque 1,92 millions de bulletins “non” qui ont été déposés dans les urnes, contre 1,29 millions de “oui”. En Suisse romande, c’est le canton du Valais qui a été le plus hostile, avec 63,9% de rejet alors que les Genevois ont repoussé le texte à 54,5%.

Tous les cantons ont voté contre, sauf le Jura et Bâle-Ville qui se sont prononcés respectivement à 50,5% et 50,4% en faveur de l’initiative. « Nous allons pouvoir proposer des mesures au sein de ces cantons et poursuivre notre démarche par petits pas », projette Muriel Waeger, qui se dit heureuse du résultat et d’avoir pu placer le débat au centre des discussions.

Et si les JSS ne reproposeront pas l’initiative, il n’est pas impossible que celle-ci soit à nouveau déposée par l’une des 40 organisations que constitue “L’alliance contre la spéculation sur les denrées alimentaires”.

« L’objectif est désormais de faire réagir le Parlement, pour que soit prise en considération l’opinion de 40% des suisses », ajoute la vice-présidente des JSS.

Pas d’interdiction mais davantage d’encadrement

Les traders pourront donc continuer à spéculer sur les denrées alimentaires mais, malgré le rejet de l’initiative, leurs pratiques devraient quoi qu’il advienne être davantage encadrées depuis l’entrée en vigueur au 1er janvier de la Loi sur l’infrastructure des marchés financiers (LIMF).

Celle-ci permet d’adapter la réglementation des infrastructures des marchés financiers et de la négociation des dérivés à l’évolution du marché et aux normes internationales en incluant à la fois des dispositions prudentielles et un ensemble de règles applicables à la négociation de valeurs mobilières et de dérivés. De quoi combler des lacunes juridiques et permettre au Conseil fédéral de limiter la taille d’une position nette qu’une personne peut détenir sur les matières premières.

L’application attend cependant l’aboutissement de lois similaires aux USA et dans l’Union européenne. Pour economiesuisse, pouvoir introduire de telles limites de position aux places boursières n’est qu’une option pour être compatible avec le cadre international, tandis que les Jeunes socialistes ne sont pas optimistes sur une réelle amélioration avec ces mesures… Aux instances internationales d’empoigner le sujet, donc.