En raison de la globalisation des marchés, l’attrait économique d’un pays pour y implanter une entreprise est de plus en plus déterminé par son environnement fiscal. Il s’agirait même de la quatrième raison de localisation, après la main-d’oeuvre qualifiée, le coût de celle-ci et la facilité d’obtention d’une autorisation de construire. Hormis le cas particulier de l’Irlande, un pays européen figure parmi les états à plus faible pression fiscale : la Suisse. Frontalière de l’Hexagone, l’Helvétie a cultivé son entreprenariat bien au-delà de ses légendaires banques. Quelles sont donc les spécificités de cet esprit d’initiative ? Et comment ce marché développe-t-il avec la Région Auvergne-Rhône-Alpes un bassin économique attractif ?

Paru dans le supplément Entreprendre du n° 131 d’Acteurs de l’économie / La Tribune

Pour Henry Ford, la réussite résidait dans le fait de travailler ensemble. Pourtant, il faut bien avouer qu’il ne s’agit pas là de la seule condition de succès. Pour preuve, le patron de l’Union professionnelle des artisans annonçait en 2014 que « six entreprises meurent toutes les heures en France ». Une estimation confirmée par les statistiques de la Banque de France, qui enregistre 62 368 défaillances d’entreprises sur les 12 derniers mois. Les créations restent quant à elles stables (hors auto-entreprises) à moins de 300 000.

La Suisse, pays 10 fois plus petit que la France, connaît quant à elle une hausse constante depuis 2012 du lancement d’entreprises, atteignant même un record en 2014 avec plus de 41 500 nouvelles sociétés. Le pays de 8 millions d’habitants (l’équivalent de la Région Auvergne-Rhône-Alpes) n’a jamais compté autant d’entreprises sur son sol.

D’après Romain Duriez, directeur de la CCI France Suisse (CCIFS), la politique cadre est favorable à cet entreprenariat : « L’interventionnisme politique est faible et le rôle de l’Etat est de créer des conditions clémentes ». Un ensemble de critères qui rendent la place économique attractive et parfaitement intégrée au sein de l’économie mondiale. La Suisse est d’ailleurs classée comme le pays le plus compétitif par le Forum économique mondial pour la septième année consécutive, à tel point qu’une entreprise helvétique sur trois serait détenue par un étranger.

Des conditions-cadre excellentes

Yvan, directeur de la fiduciaire Sofad SA et député au Grand Conseil de la République et Canton de Genève, est un témoin privilégié de cet “esprit d’entreprendre”. Selon lui, la Suisse est « un des pays les plus propices à l’entreprenariat car les règles et les lois y sont plus souples et flexibles qu’ailleurs ». D’après lui, le capital-risque pourrait cependant être mieux encouragé et la principale difficulté réside alors plutôt dans les sources de financement qui, avec la crise bancaire actuelle, ne sont pas légion. Les banques sont effectivement plus « pointilleuses » et obtenir un prêt s’avère plus complexe qu’avant. « Hormis quelques principes d’exonération difficiles à obtenir, les aides au financement ne sont pas dans la tradition du pays », renchérit Romain Duriez. Sauf pour les start-up innovantes, qui peuvent prétendre à de nombreux concours, soutiens privés et accompagnements. Un important incubateur basé à Boston, MassChallenge, soutenu par Barack Obama et financé par Microsoft, IBM ou encore le MIT a d’ailleurs choisi la Suisse pour en faire la « tête de pont en Europe » et débutera son programme de soutien aux start-up dans quelques jours, à coup de millions de dollars.

« L’argent n’est pas le seul ingrédient de la réussite, tempère Hervé Lebret, maître d’enseignement à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et responsable du programme Innogrants, support à la création d’une quinzaine de start-up par an, quatre autres éléments doivent se conjuguer : les idées talentueuses, des professionnels expérimentés dans la culture de start-up, un accompagnement dans des compétences comme le marketing ou le droit, et une culture entrepreneuriale. » Avec des pôles comme l’Innovation Park de l’EPFL, qui unit les grands groupes aux jeunes créateurs, la Suisse a-t-elle de quoi devenir une nouvelle Silicon Valley ? « Nous avons le talent qui peut s’exprimer et l’argent, qui sont comme la graine et l’eau, mais pour le reste nous pouvons encore faire mieux », poursuit Hervé Lebret, rappelant qu’il n’existe pas encore en Europe d’écosystèmes d’entreprises similaires à San Francisco, Boston ou Israël. Pourtant, ce sont déjà 200 millions de francs qui ont été levés par les start-up de l’EPFL depuis le début de l’année.

Une situation économique solide

Une large soutien à l’innovation, une légère déflation, un taux de chômage à 3,3% et un endettement public de 32% du PIB (contre 93,5% en France), une situation politique stable et une législation libérale… Cependant, sur le sol helvétique, un des atouts incontournables reste la fiscalité. Deux types d’impôts, sur le bénéfice et sur le capital libéré, prélevés par les communes, les cantons (entre 10 et 22% aujourd’hui selon le canton, harmonisé à partir de la réforme de 2018) et la Confédération (8,5%). Des taux alléchants par rapport aux pays voisins.

Autres avantages : un possible remboursement des impôts sur certaines plus-values et des charges sociales moindres (l’assurance maladie étant privée). Un salaire brut de 4000 coûte ainsi globalement environ 5000 à l’entreprise en Suisse, contre presque 8000 en France…

Les entreprises hésitent donc moins à embaucher.

« Selon les besoins de l’économie, il existe une adéquation entre la main d’oeuvre de qualité suisse et étrangère », poursuit Romain Duriez : sur les emplois recensés par la Confédération à Genève, 20% sont occupés par les 115 000 les pendulaires qui passent la frontière chaque jour. « La Suisse est en fait le premier employeur de la Haute-Savoie (ndlr : qui doit 40% de son PIB à la proximité de la Romandie) et Genève, qui a 80% de ses frontières avec la France, est l’employeur qui a créé le plus d’emplois », souligne Martial Saddier, délégué aux entreprises, à l’emploi et au développement économique de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes. L’élu français note d’ailleurs une nécessité d’intensifier les relations diplomatiques entre les deux pays pour développer la synergie et permettre des partenariats comme par exemple le transfert de technologie, un soutien aux porteurs de projets, ou l’accompagnement des bi-localisations. Joseph Déage, vice-président de l’Assemblée régionale de coopération du Genevois français (Arc), insiste : « Beaucoup d’efforts sont déployés sur plusieurs thématiques pour créer un pôle métropolitain qui sera encore plus porteur et plus fort. » Une agglomération binationale d’un million d’habitants qui serait la première a être créée avec un pays non membre de l’Union Européenne.

La compétitivité économique de ce petit pays, neutre et irréductible sur la scène internationale, est donc un important argument d’attractivité pour l’implantation d’entreprises. La Suisse n’a même rien à envier à certains pays “low cost” et le seul aéroport de Genève, qui relie 130 villes et draine 15 millions d’usagers chaque année (soit presque 2 fois plus que Lyon-Saint-Exupéry) est un gage d’ouverture. 70 000 tonnes de palettes de marchandises y transitent chaque année par avions cargo, la moitié des ventes du pays se faisant à l’exportation.

Moins de complexité…

« Deux pays où la vision du travail et le cadre administratif sont complètement différents. »

C’est en ces termes qu’Yves synthétise son expérience franco-suisse. L’entrepreneur local est associé dans des entreprises suisses et dirige plusieurs sociétés de marketing en France, dont Performance Adviser et Frappecom, qui représentent de grands groupes helvètes dans l’Hexagone. « En France, il y a un regard sur l’entreprise et le patron souvent à charge, ainsi qu’une pression sur les PME dans un climat anxiogène mais une solidité sociale, alors qu’en Suisse, il y a plus d’interdépendance entre le patron et le salarié, de la souplesse et de la simplicité dans un système social extrêmement dur. »

La liberté de licencier précarise le modèle mais permet de tester, d’innover. « On embauche car on peut se séparer », ajoute l’homme d’affaires qui, en France, a renoncé à pourvoir deux postes à cause des changements permanents de la réglementation qui pouvaient mettre en péril l’activité liée à ces emplois. « Cette complexité administrative française empêche le développement. »

Bien que jugé plus rapide et moins cher que dans d’autres pays de l’OCDE, cet aspect procédurier aux réglementations labyrinthiques propre à la France est largement pointé du doigt, y compris par le cabinet d’audit Ernst & Young.

A contrario, consciente de cela, la Confédération helvétique a développé des nombreuses plateformes pour rendre plus simple les démarche administratives. Parmi elles, stratbiz, pour créer son activité sur internet et être assisté dans son enregistrement (registre du commerce, TVA, caisses de cotisations, etc), SuisseID, pour signer électroniquement des documents juridiques, ou encore un système de e-facture, de e-trademark et des simulateurs de charges.

Et alors qu’il semble plus simple de mettre en place quelque chose ou de se lancer sur de nouveaux marchés, la législation fait qu’en Suisse, on se projette plus facilement à moyen et long terme : « En Suisse, on a peu de complexité car peu d’évolution, les règles sont instaurées pour 20 ans, la visibilité est claire et séduisante », développe le directeur de la CCIFS. La démocratie est telle que les grandes évolutions seront de toute manière soumises à des votations populaires.

Yvan en est également persuadé, « Il faut des conditions économiques et légales peu nombreuses car chaque nouvelle loi ou règlement est un obstacle supplémentaire à surmonter pour les entrepreneurs ». Ces changements engendrent des incertitudes, qui bloquent les investissements et gèlent les embauches. « Entre nos pays, c’est en fait la confrontation de la responsabilité collective et de la responsabilité individuelle, si les deux modèles s’inspiraient l’un de l’autre, on obtiendrait un climat optimal », résume Yves.

En effet, alors que côté français la faillite d’une entreprise est encadrée et même accompagnée, la Suisse laisse l’entrepreneur seul face à son sort. « Mais si la défaillance est dû à la conjoncture, le chef d’entreprise ne sera ni jugé ni mal vu », assure le patron d’une importante société d’électricité genevoise. « Dans l’opinion collective, ce n’est pas vu comme grave et on laissera toujours une nouvelle chance, sauf si la faillite a été provoquée par une mauvaise gestion ou une malhonnêteté et dans ce cas, la personne est étiquetée et on s’en méfiera pour toujours. »

…Mais plus de rigueur

Libéraliste, l’administration fédérale de Berne n’en est pas moins rigoureuse, notamment sur les horaires (entre 40 et 50h hebdomadaires selon le secteur), les heures supplémentaires, les conventions, la gérance…des vérifications sont régulières jusque dans le détail. Et si la situation n’est pas dans les clous, la sentence est sans appel.

Alain et Nathalie ne rentraient pas “dans les cases” préétablies de l’administration et en ont fait l’expérience. Leur exemple est même devenu un cas d’école dans les fiduciaires genevoises : le couple français a eu d’incroyables difficultés à racheter une société suisse. « On dialogue plus facilement avec l’administration française qu’avec Berne, qui est intraitable et qui n’a pas reconnu notre holding d’investissement, la soupçonnant frauduleuse, sans raison particulière », explique les entrepreneurs, qui ont dû répondre à des demandes kafkaïennes de modifications statutaires et d’investissements européens avant d’avoir le feu vert pour la reprise, essuyant du même coup de nombreuses majorations.

Freiné par des différences de fonctionnement législatif, le dialogue international peut également être entaché par une opposition culturelle. La franco-suisse Garance, professionnelle libérale du secteur para-médical, n’a par exemple pas obtenu l’autorisation d’exercer à Lausanne car la Confédération ne reconnaît pas son diplôme français. « Les compétences demandées dans ma profession sont, en Suisse, plus étendues et pointues que ce qui est traditionnellement exigé et enseigné en France. » Le cadre légal est donc à la fois clair, peu invasif et souple mais soumis à une rigidité certaine.

Pour Yvan, également ancien vice-président du Parti Libéral-Radical de Genève (parti de droite auquel appartient l’actuel président de la confédération) cette Suisse où on entreprend plus facilement est en quelque sorte « Un îlot de prospérité à préserver ». Une terre attractive où la mentalité, profondément différente de la culture française, mêle un néolibéralisme économique anglo-saxon à l’intransigeance rigoureuse mais loyale d’un héritage germanique.