Petit pays sans matières premières, la Suisse doit sa prospérité à la créativité de ses entrepreneurs. Pour preuve : les années passent et l’Helvétie reste le pays le plus innovant au monde d’après l’Organisation internationale de la propriété intellectuelle, la Cornell University et l’Insead.
Mais avec une faible protection des investisseurs et un manque de capital-risque, le tissu économique peine aujourd’hui à se renouveler.
Le président de la Confédération helvétique en est persuadé : pour sortir de la crise du franc fort, le marché suisse doit donc être encore plus innovant et plus compétitif, alors que la crainte de l’échec chez les jeunes entrepreneurs serait à un niveau aussi bas qu’aux Etats-Unis selon la Haute Ecole de Gestion de Fribourg. Dans ce contexte, la Suisse fait-elle ainsi encore figure de pays rêvé pour une start-up ?

Paru dans Acteurs de l’économie / La Tribune n°132

Deux par mois. C’est en moyenne deux nouvelles jeunes entreprises innovantes dans le secteur des nouvelles technologies qui sont créées chaque mois dans les couloirs des prestigieuses Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et de Zurich (EPFZ). Mais difficile d’évaluer le nombre exact de ces jeunes pousses sur le territoire, tant les critères sont ambigus et particuliers. Même si ces fameuses “start-up”, comme on les appelle, ont 9 chances sur 10 de péricliter dans leur marché encore méconnu et très spécifique, elles construisent l’avenir. Google ou Apple en sont des exemples, débutant leur aventure dans un garage, à l’état embryonnaire, avant de dominer aujourd’hui les capitalisations boursières. Car bien que difficile à définir, une start-up n’est qu’une PME qui défriche ou crée un marché, tout comme Nestlé inventait en 1860 la farine lactée qui en a fait l’une des plus grandes entreprises du monde.

En Suisse, ces sociétés innovantes high-tech seraient entre 150 et 250 à se lancer chaque année d’après un professeur d’innovation de l’EPFL. Dans la seule ville de Genève, elles sont aujourd’hui 150 à être recensées comme telles, et 450 dans l’arc lémanique.

Des cantons qui encouragent les start-up

Il faut dire que les success-stories dans l’innovation “made in Swiss” ne manquent pas : de Logitech, aujourd’hui numéro un mondial des périphériques informatiques, à Nespresso qui étend son réseau de machines et capsules à café haut de gamme dans le monde entier, en passant par Nestlé, Novartis ou Roche.

La Suisse, pays sans matières premières, a donc tout intérêt à encourager les nouvelles sociétés qui doperont l’économie de demain, en développant son savoir R&D.

Sur ce point, les Cantons ont bien compris que promouvoir l’innovation technologique est décisif pour bâtir la Suisse des générations futures. Le Canton de Vaud, par exemple, met à disposition un réseau de financement privé-public, des infrastructures, des services de transfert de technologie, des programmes de soutien, des coaching et des accompagnements gratuits. Une plateforme dédiée à l’innovation, Innovaud, est également dédiée aux projets des sociétés. En tout, 200 entreprises high-tech innovantes sont hébergées dans les deux parcs technologiques d’Ecublens et d’Yverdon. Une telle vitalité s’explique notamment par la proximité de l’EPFL, où 157 inventions ont été annoncées en 2015, avec le dépôt de 88 brevets prioritaires. Plus de 150 entreprises innovantes se côtoient d’ailleurs sur ce prestigieux campus, au sein d’un “EPFL Innovation Park” à la pointe.

Le Canton de Genève n’est pas en reste, avec la présence du Centre européen pour la recherche nucléaire (Cern). « Nous constatons ici énormément d’activité dans le domaine de la FinTech (technologie financière ndlr) avec une scène émergente issue des entreprises locales, notamment en sécurité informatique, grâce au dynamisme du Cern en matière de cryptographie », explique Elisabeth Tripod-Fatio, du service de la promotion économique de l’Etat de Genève.

Aucune subvention n’est versée directement mais un certain statut permet, à Genève, de bénéficier d’une exonération d’impôt grâce à la bien nommée loi Jedi (Jeunes entreprises développant des innovations). La Cité de Calvin propose également de nombreux incubateurs et accélérateurs. Quant au niveau national, la Commission pour la Technologie et l’Innovation (CTI, l’agence fédérale chargée d’encourager l’innovation et la recherche appliquée) oeuvre en cofinançant certains projets, en développant l’esprit entrepreneurial, en favorisant le transfert de connaissance et technologie et en s’engageant dans des programmes internationaux.

Des conditions propices

« La suisse a tout pour être le pays rêvé de l’innovation », lance Fathi Derder, conseiller national et coprésident du groupe parlementaire “start-up”. « Le succès de la Silicon Valley repose sur l’université Stanford alors nous avons de notre côté un système de formation encore meilleur que celui des américains, avec des écoles polytechniques qui figurent parmi les meilleures au monde ». Autres atouts : une recherche pointue, un tissu d’entreprises très dense et une formation professionnelle de qualité. Les idées peuvent donc fourmiller jusqu’à l’entreprenariat.

« Tout l’avenir passe par l’innovation, nous n’avons pas le choix », poursuit l’ancien journaliste reconverti dans la politique fédérale. « Nous avons vécu une véritable rupture avec le numérique, menant à la disparition de certaines professions, le changement des modèles de fabrications et l’ouverture de nouveaux marchés. »

Le digital n’est en effet plus une “économie parallèle”, absolument tout passe aujourd’hui par un logiciel. Une économie dominée à près de 90% par les États-Unis, alors qu’Amazon enchaînait les pertes il y a moins de 20 ans. Et à l’heure où Uber réinvente les déplacements en ville, le conseiller national propose de « réfléchir aux modèles pour les réinventer au lieu de cryogéniser notre monde d’aujourd’hui ». En Suisse, les cartes à jouer sont nombreuses, dans la science et la santé, bien sûr, avec les cerveaux de l’EPFL et des universités, mais aussi dans cette économie numérique où tant semble encore à inventer. C’est d’ailleurs en Suisse qu’un fabriquant de matelas s’est “retrouvé” à combattre l’apnée du sommeil par l’installation dans ses produits de puces électroniques. Et c’est aussi en Suisse qu’a été développé Scala, le langage de programmation utilisé par Twitter et LinkedIn.

« Oui, la Suisse peut être une nation propice aux start-up, mais tout dépend dans quel domaine car il faut un débouché avec des clients », tempère Elisabeth Tripod-Fatio. « Genève possède une forte communauté dans la finance ainsi qu’une faculté des Sciences réputée et de grands hôpitaux universitaires, sans oublier les fleurons de l’industrie pharmaceutique et chimique qui sont impliqués dans l’innovation ».

Pour capitaliser sur ce savoir-faire, la Suisse a également su mettre en relation de grands patrons expérimentés avec de jeunes entrepreneurs pour les accompagner. C’est par exemple ce que fait le Réseau Entreprendre Suisse Romande (RESR). Les événements, séminaires et ateliers dédiés au lancement d’une start-up sont légion et il est même possible de créer sa société en un week-end !

Les soutiens aux entrepreneurs qui se lancent sont donc nombreux : Business Angels, investisseurs, organismes de promotion économique, fondations… Sans oublier les quelque 50 prix décernés chaque année pour encourager l’innovation : Prix Venture, Trophée PERL ou Swiss Technology Award, pour ne citer qu’eux.

Des récompenses qui ont aidé Epithelix, qui développe, produit et vend des tissus humains reconstitués in vitro avec une durée de vie d’une année en se basant sur le modèle cellulaire unique de l’épithélium respiratoire. Le français Song Huang, Chief Science Officer et cofondateur de la start-up genevoise, reconnaît que les concours remportés ont apporté une certaine crédibilité et reconnaissance, en plus des formations gratuites et de l’aide d’Eclosion, l’incubateur dédié aux sciences de la vie : « L’Etat de Genève et la Confédération ont toujours soutenu la recherche et l’innovation et l’administration suisse est simple mais efficace, tandis que l’environnement est très favorable à l’innovation et à la création d’entreprises, avec un accès à toutes sortes de financement ». Avec son produit et sa technique à vendre, préalablement développée au sein de l’Université de Genève, la société a donc pu privilégier l’auto-financement et la croissance organique, sans investissements conséquents. Pour l’entrepreneur, ce n’est pas pour rien que « La Suisse est souvent classée parmi les 3 premiers pays en termes d’innovation dans le monde ».

Verrait-on alors émerger une “Swisslicon valley” ? Les plus grands ne s’y trompent pas et même Google a installé son Hub européen à Zurich, le transformant en centre pour la recherche sur l’intelligence artificielle. « La Suisse est l’un des pays les plus fructueux au niveau économique, avec une histoire de performance remarquable dans le domaine de l’entreprenariat », souligne John Hartorne, directeur général de MassChallenge, le plus important incubateur de start-up au monde sis à Boston et qui s’est installé en Suisse cette année pour placer une tête de pont en Europe. Et d’ajouter que la Suisse est même l’un « des pays les plus innovants et créatifs au monde ».

La tradition bancaire assure l’avenir de la FinTech

Dans cette avancée, la tradition bancaire locale reste également une valeur “sure” pour les quelque 200 start-up fintech du sol helvétique (qui représentent 1/10e du secteur mondial) puisque la Suisse est une place de référence mondiale pour la finance.

Ainsi, après Londres et New-York, le premier incubateur suisse dédié aux start-up de la fintech, baptisé Fusion, a vu le jour à Genève, formant un écosystème complet avec investisseurs, écoles, professionnels et banques. « L’objectif est de développer un microcosme fintech dynamique, tout en travaillant de concert avec les banques bien établies et les entreprises de services financiers, afin de consolider le rôle de pôle financier de la Suisse », expliquent les deux partenaires à l’origine du projet, Temenos (entreprise informatique) et Polytech Ventures (société de capital-risque basée à l’EPFL). Chaque année, 10 start-up bénéficient ainsi d’un programme d’accélération pour passer du prototype à la commercialisation, avec formations, experts, mentors et réseaux de partenaires. Une initiative à laquelle s’est jointe BNP Paribas Suisse cette année avec l’objectif de « concevoir la banque de demain », en s’assurant d’en être un acteur de premier plan. « Ce partenariat est un catalyseur dans notre modernisation », explique Kim-Andrée Potvin, chief operating officer et sponsor de la stratégie digitale de la banque. Selon lui, associer l’expertise de la BNP avec celle d’entrepreneurs passionnés permettra d’aller « plus rapidement et efficacement au coeur du changement » que traverse l’industrie financière.

Un cruel manque de capital-risque

Mais tout n’est pas simple dans les rouages politiques du pays de l’horlogerie car, à l’inverse de la France, la Suisse a un fonctionnement plus bottom-up que top-down. « Presque trop », avoue Fathi Derder. « On devrait peut-être s’inspirer de ce qui a été initié par Emmanuel Macron lorsqu’il veut simplifier la vie des entrepreneurs ». Et, paradoxalement pour un pays si riche, le principal problème reste l’argent : « Notre pays déborde d’argent mais en épargne, qui ne se retrouve pas à financer des projets innovants ». En tout, 850 milliards de francs suisses sont accumulés dans les caisses de pension mais n’alimentent pas de capital-risque. Si un seul pour cent de ces milliards était réinjecté dans le tissu économique local, ce serait un sérieux coup de fouet.

Dans son livre Le prochain Google sera Suisse, Fathi Derder cite l’exemple d’un entrepreneur suisse installé à Pékin qui a levé 12 millions pour poursuivre son développement. Une somme jugée énorme en Suisse, alors qu’en Chine le fait n’est pas rare. Le petit pays banquier n’est donc pas sur un pied d’égalité face à des concurrents asiatiques ou américains qui réussissent à trouver  plus facilement des dizaines de millions de dollars pour se développer. « Ici, l’argent qu’on lève permet de vivre plutôt que de s’agrandir », résume un entrepreneur. Alors que le besoin de financement d’une start-up est très élevé, surtout dans la santé. Le risque est donc également de voir les idées et les talents quitter le sol suisse vers de meilleurs augures.

Selon le lobby des start-up à Berne, la Suisse devrait donc autant sacraliser son budget dédié à la R&D qu’un pays en guerre privilégie son budget militaire. « Mais les milieux politiques ne prennent pas conscience de l’évolution de la société, j’ai des collègues qui pensent toujours que Google est un simple moteur de recherche alors que c’est devenu un véritable assistant de vie », constate son président Fathi Derder. Un manque de connaissance de la culture numérique révélateur. Le lobbyiste a donc co-créé un groupe parlementaire pour défendre les start-up et la nouvelle économie auprès des plus hautes sphères de la Confédération, jusqu’à sensibiliser le président Schneider-Amman. Avec succès puisque des projets sont débattus pour une “vraie” définition du statut et des besoins spécifiques des start-up alors qu’une politique d’innovation a été inscrite au programme de la législature. Le Palais Fédéral accepte donc l’idée de programmes ciblés pour les start-up et des rencontres entre des acteurs de l’innovation et l’administration ont même pu avoir lieu sous la Coupole. Mieux : un projet de loi pourrait prendre forme l’an prochain créant le Fonds suisse pour l’avenir, incitant les investissements dans les PME innovantes en vue d’un véritable écosystème. Le président de la Confédération vient d’ailleurs d’annoncer envisager des exonérations d’impôts généralisées pour les start-up et des cadeaux fiscaux aux investisseurs…

Car s’il est certes devenu assez simple de lancer sa start-up en Suisse, la tâche serait désormais plus de garder ces sociétés sur le territoire en évitant un brain drain. Entrepreneurs et activistes sont unanimes : « La Suisse peut et doit faire mieux ». En substance : l’Helvétie ne doit pas se reposer sur ses lauriers si elle veut garder sa longueur d’avance et devenir une “start-up nation”…