Baisse du budget alloué aux casques bleus, 60% de baisse du financement des opérations de maintien de la paix, demande de réformes du Conseil des droits de l’homme… Alors que les Etats-Unis étaient jusqu’à présent le premier contributeur à l’Organisation des Nations Unies, le « America First » de Trump pourrait devenir un ouragan pour le multilatéralisme. Une réduction de la participation de près de moitié se préparerait, tout comme un décret susceptible de déboucher sur un « désengagement majeur ». À l’Office des Nations Unies de Genève, on redoute la « fin des jours heureux » et un bras de fer s’organise. Des rénovations des bâtiments sont gelées et une baisse des salaires entre en vigueur. Enquête sur l’impact international d’une politique outre-atlantique.

34 institutions, organisations, organismes et secrétariats internationaux ; 175 Etats représentés ; 256 missions, représentations et délégations permanentes ; plus de 20’000 membres du personnel ; 203’000 délégués venant du monde entier… La ville de Genève jouit d’une longue tradition d’accueil d’organisations internationales, devenant un centre névralgique de la coopération. Pour preuve : ce sont deux tiers des activités du système des Nations Unies qui se déroulent aujourd’hui à l’United Nations Office at Geneva (UNOG), deuxième plus important siège des Nations Unies (derrière New-York) et principal centre de conférence de l’ONU, installé au Palais des Nations de Genève, visité par 100 000 personnes pour près de 10 000 réunions chaque année.

Et si l’Organisation des Nations Unies n’y a pas établi son siège principal après la Seconde Guerre, c’est en partie pour répondre à l’exigence des Etats-Unis qui voulait la voir située sur son territoire. Pourtant, 70 ans plus tard, les relations entre l’ONU, la Genève internationale et les USA ne s’annoncent plus vraiment clémentes. En cause : un tour de vis budgétaire annoncé par le Président Trump, sitôt élu, ainsi que des désaccords majeurs sur des questions de valeurs.

Désengagement annoncé

C’était une promesse de Donald Trump à ses électeurs : désormais, c’est « America First ». Un slogan qui titre même son premier projet de budget (qui sera débattu jusqu’à la fin de l’année).

Le Département d’Etat (l’équivalent du ministère des Affaires étrangères) et l’agence pour l’aide extérieure se voient amputés de près d’un tiers de la dotation, pour augmenter de cinq fois plus le budget de la défense (+ 52 milliards de dollars). Certaines agences se voient coupées de tout financement et les programmes d’échanges –mis en place par Barack Obama– ou les banques de développement sont également dans le viseur. Dans ces coupes drastiques, l’ONU fait office d’archétype d’une coopération internationale boudée par le nouveau président et une toute nouvelle position du gouvernement américain est à prévoir. On parle même d’un « désengagement majeur ». Sans surprise, puisque le président Trump, très critique, avait promis de s’en prendre à l’organisation, qu’il voit comme « un club où on parle et on prend du bon temps ». Les menaces de mesures de rétorsion vont ainsi bon train contre un bouc émissaire tout trouvé, avec l’appui de l’aile dure du Parti républicain.

Et les premiers effets se font sentir. Sous la pression de Nikki Haley, la représentante de Washington aux Nations Unies en poste depuis janvier, l’ONU réduira de 600 millions de dollars le budget consacré aux opérations de maintien de la paix. Cette même ambassadrice, qui se dit fière d’avoir « supprimé 500 millions de dollars du budget pour la paix », appelle à de vastes réformes du Conseil des droits de l’homme, tandis que l’administration Trump prévoit par décret la réduction, voire la suppression de ses contributions financières à plusieurs agences des Nations unies, ainsi que la révision de traités. Le financement américain du Fonds des Nations unies pour la population a par exemple été stoppé et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires semble également dans le collimateur, tout comme l’Organisation internationale pour les migrations. « Et ce n’est que le début ». En tout, il est question d’une baisse globale de près de moitié des contributions américaines aux organisations internationales, avec une entrée en vigueur au 1er janvier 2018.

Un tel recul sur le plan diplomatique pourrait conduire à une grande instabilité d’après l’émissaire français aux Nations Unies et cet unilatéralisme qui rappelle celui de Bush fils crée le risque de « revenir à de vieilles sphères d’influences politiques ».

« Qui va porter le drapeau du multilatéralisme », s’interroge, sidéré, le politologue américano-genevois Daniel Warner, pour qui la remise en cause ambiante pourrait être un « tsunami ». Mais, à très court terme, c’est le manque financier qui inquiète. Et les principaux centres mondiaux de la diplomatie multilatérale, dont Genève, qui est le centre de gouvernance mondiale le plus actif, tremblent.

Des délocalisations et des chantiers mystérieusement suspendus

Il ne s’agit pas encore d’un vent de panique mais ces revirements sont pris très au sérieux pour les budgets 2018. Il faut dire que les Etats-Unis étaient jusqu’à présent premier bailleur de fonds des Nations Unies, à hauteur de 22% (5,4 milliards de dollars en 2016-2017). L’Organisation mondiale du commerce, qui a son siège à Genève, peut nourrir de vastes craintes par exemple, les milieux économiques redoutant un retrait des Etats-Unis, plus important contributeur du budget (22 millions de francs suisses en 2016, soit 11,2%). Idem pour le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) et le Comité international de la Croix-Rouge, très dépendants du financement américain. Pour ces organisations, un retrait des USA pourrait devenir un scénario catastrophe.

Mais pour l’heure, à Genève, « il n’y a aucune mesure concrète telles que des réductions de poste ou des fermetures de bureau », assure un haut fonctionnaire de l’UNOG. Et d’ajouter que « vu la conjoncture », certains services ne seront « pas impactés », quoi qu’il advienne. Des services-clef, comme la sécurité par exemple.

N’empêche que le climat est à l’économie et l’envergure internationale de l’ONU permet certaines dispositions pour les services moins sensibles. Ainsi, délocalisations et externalisations se sont multipliées ses dernières années, tant pour l’ONU que pour ses Fonds, Programmes et Agences. Administration du personnel au Danemark, ressources humaines en Hongrie, service de paie en Inde, service d’assistance en Malaisie, appui des bureaux au Panama ou encore travaux de photocopies en Irlande. Poussée par d’antérieures restrictions de ressources, une vaste politique de délocalisation a été menée, notamment pour réduire le coût des services administratifs.

En 2015 déjà, le représentant des employés de l’ONU interpellait sur ces restructurations qui, à Genève, déménage plusieurs dizaines de postes. En cause : la réelle cherté de la ville et un regroupement des services des agences de l’ONU. Un projet de centralisation administrative voulue par Ban Ki-Moon, ancien secrétaire général. En guise de lieu, Bangkok (Thaïlande) ou Nairobi (Kenya) seraient les villes envisagées selon un syndicaliste.

Outre des réorganisations internes, le bâti peut lui aussi devenir un levier d’économie. À Genève, le Palais des Nations, construit dans les années 1930 doit faire l’objet d’une rénovation complète les huit prochaines années (désamiantage, ignifugation, etc) notamment par la démolition et la reconstruction d’un des bâtiments, pour un coût de 837 millions de francs. Un projet approuvé par l’assemblée générale des Nations Unies et validé par les Etats-Unis…mais sous l’administration Obama. Et même si de premières lignes de crédit ont été votées et que les travaux vont débuter, rien n’empêche la Maison Blanche version Trump de demander un réexamen pour une baisse des coûts. Et inéluctablement, un désengagement américain obligerait une révision architecturale et fonctionnelle.

Mais en attendant cette vaste réfection, des entretiens deviennent nécessaires dans les actuels bureaux. C’est le cas pour un vieux système de ventilation à rénover. Un important travail, devisé en novembre 2016, validé en janvier puis…stoppé, pile au moment des premières annonces de Trump. « Le chantier n’a jamais pu commencer, tout a été gelé », explique un sous-traitant. « Des raisons budgétaires ont été évoquées par l’ONU, je pense qu’ils n’ont plus assez de visibilité sur leurs finances. Pour le moment on ne doit plus compter dessus et on sera content quand ça se fera enfin. ». Une situation délicate pour certains artisans qui s’étaient mobilisés sur ce projet pour plusieurs mois. « Sans doute qu’ils attendent la panne, le tout dernier moment, pour économiser le plus possible leur trésorerie », avance l’un d’eux.

Une échelle salariale décriée

En interne, un autre aspect financier agite l’environnement onusien : les salaires, dictés par New-York.

En 2015, la possible augmentation de 10% du salaire du secrétaire et de ses adjoints (déjà chiffré à plus de 210 000 euros par an) avait fait scandale car envisagée par la diminution de 6% des salaires des postes juniors. Mais cette année, c’est l’inflation new-yorkaise qui, par un effet de mise à niveau, va provoquer, progressivement et à partir de cet été, une baisse de 7,5% pour 5400 salaires genevois. « Sur un an, cela représente un mois de salaire », fustige le principal syndicat du personnel, sans forcément rappeler que ces employés sont contractuellement les fonctionnaires les mieux payés au monde, compte tenu du coût de la vie helvétique. Après une manifestation d’un millier d’employés en avril dernier, c’est une grève qui a été déclenchée en juin. Un arrêt de travail rarissime au sein des Nations Unies. Et même si les doléances ont été actées et transmises par la direction genevoise (qui s’est elle aussi opposée à ces restrictions), les décisions ne peuvent venir que du quartier général américain… avec qui Genève a quelques tensions sous-jacentes : « Il y a cette envie d’attaquer le siège francophone », confiait à l’AFP Ian Richards, qui dirige le syndicat du personnel de l’UNOG.

Enfin, tout en bas de la hiérarchie, une autre classe commence à faire parler d’elle : les stagiaires.

Ils sont plusieurs milliers recrutés chaque année par l’organisation et ils commencent à sortir de leur silence depuis l’affaire David Hyde. Ce néo-zélandais d’une vingtaine d’années a, en 2015, savamment orchestré sa couverture médiatique pour mettre en lumière les conditions de travail de ces milliers d’anonymes qui composent une main-d’oeuvre gratuite pour les différentes agences des Nations Unies. Lui-même logeait sous une tente au bord du lac durant son stage de six mois et sa situation, certes romanesque, a ému les médias du monde entier.

Objectif : dénoncer un « système hypocrite, une politique de stages non payés qui semblait contredire clairement les valeurs que l’ONU prétend défendre ». Une agitation dont certains groupes de stagiaires ont profité pour écrire au secrétaire général.

Mais officiellement, l’UNOG botte en touche : « Nous reconnaissons la problématique des stagiaires. Mais ce n’est pas l’apanage exclusif de l’ONU. On trouve aussi beaucoup de places non rémunérées dans les organisations gouvernementales ou les médias ». Néanmoins, l’organisation promet des négociations et des aides seraient envisagées.

Mais Edward Patrick Flaherty, avocat genevois spécialisé dans les procès contre les organisations internationales, reste catégorique au sujet de ces problématiques salariales : « Il y a tellement de gaspillage et probablement d’abus dans le système des Nations Unies », regrette-t-il. Selon lui, éviter ces gaspillages éviterait de devoir tailler dans la rémunération du personnel. Et d’ajouter : « Je pense qu’il s’agit peut-être d’une anticipation des coupes venant des Etats-Unis et peut-être une volonté de montrer au Congrès américain qu’elle (l’ONU) avait entendu certaines des critiques ». L’avocat s’est dit prêt à défendre le personnel onusien genevois si l’affaire était portée en justice. Justement, c’est pourtant bien une volonté de justice que l’ONU défend à travers le monde.

Michael Møller, directeur général de l’UNOG, qualifiait à juste titre l’organisation et ses généreuses subventions de « dernier système social-démocrate au monde ». Une position humaniste à protéger mais qui pourrait bien continuer d’être malmenée. Quant aux larges réformes promises par le nouveau secrétaire général, le portugais Antonio Guterres, qui a pris ses fonctions en janvier, elles restent encore floues… Le même Guterres qui, lorsqu’il dirigeait le HCR à Genève, avait déplacé une partie du personnel administratif à Budapest par mesures d’économies. Genève gardera intact son rôle de haut lieu de la coopération internationale mais nul doute que l’ONU n’a pas fini de se serrer la ceinture.